Enseigner la pensée informatique : carte blanche dans Le Soir

Une version condensée de mon article a été publiée dans le journal Le Soir de ce vendredi 6 mai 2016. Merci au journal LeSoir !


Enseigner la pensée informatique à l’école est une nécessité.

L’usage d’ordinateurs toujours plus petits, puissants et abordables, utilisant des algorithmes toujours plus sophistiqués élargit sans cesse le spectre des possibilités pour inventer notre futur. Cet avenir verra poindre des innovations majeures dans tous les domaines, santé, arts, enseignement, industrie… Tous les secteurs sont concernés par l’innovation informatique. Nous manquerons d’informaticiens talentueux pour que notre économie puisse profiter de cette (r)évolution. Et les citoyens devront être davantage avisés pour appréhender ces enjeux.   
Pour cela, il est nécessaire que l’informatique soit enseignée dès le plus jeune âge et s’entendre sur l’acception de cette compétence.
La Société Informatique en France définit l’informatique comme « la science et la technique de la représentation de l’information d’origine artificielle ou naturelle, ainsi que des processus algorithmiques de collecte, stockage, analyse, transformation, communication et exploitation de cette information, exprimés dans des langages formels ou des langues naturelles et effectués par des machines ou des êtres humains, seuls ou collectivement. ». Cette définition dissocie l’informatique de l’objet ordinateur. Dès lors nous parlerons de « pensée informatique »définie comme « les processus de la pensée impliqués dans la formulation de problèmes et de leurs solutions afin que celles-ci puissent être représentées sous une forme qui peut être effectivement exécutée par un agent de traitement d’informations. »[i]. Ranger une bibliothèque, planifier un trajet, concevoir des plans…, la pensée informatique est à l’œuvre, ce qui démontre son universalité. Elle consiste à modéliser des informations et des processus, raisonner à différents niveaux d’abstraction, formuler des solutions opérationnelles, les analyser, les comparer, les manipuler ou les transformer… Correctement formalisées, ces solutions peuvent être transposées en programmes exécutables par des ordinateurs. L’apprentissage de la programmation n’est donc qu’un volet de cet enseignement.
Pourtant, la pensée informatique reste ignorée des cursus scolaires. Certains objecteront que l’on n’enseigne pas la mécanique alors que nous avons tous une voiture. A contrario, on enseigne les équations du second degré, alors que peu d’étudiants se destinent aux sciences, parce qu’elles sont utiles pour affiner les compétences des élèves. Les arguments pour l’introduction de l’enseignement de la pensée informatique à l’école sont nombreux.
Les citoyens seront de plus en plus amenés à prendre position sur des enjeux liés au numérique. Ils ont trait à nos droits fondamentaux, à la diffusion des savoirs, à l’économie de nos sociétés voire à notre propre existence par l’immixtion de l’informatique dans notre être. Peut-on envisager développer cette conscience sans acquérir une culture générale de l’informatique dont la pensée informatique est le socle ?
L’essor de nos économies est tributaire d’informaticiens compétents. Or en 2013, il manquait 700.000 postes en Europe. Plus inquiétant, le nombre d’emplois dans l’ICT augmente de 3 % par an et le nombre de nouveaux diplômés en informatique diminue ! [ii]Paradoxalement, ces métiers sont reconnus de qualité par une étude réalisée en Belgique : ils se placent en 7° position entre pharmacien et notaire parmi les métiers les plus attractifs. [iii]L’enseignement de la pensée informatique doit révéler des vocations et permettre aux élèves de choisir leurs études de manière éclairée. Ce n’est pas le cas actuellement.
Enseigner l’informatique à l’école est nécessaire afin de lutter contre la fracture numérique entre classes et genres. Seulement 10 % des étudiantes entreprennent des études supérieures en informatique. Seuls deux pays de l’OCDE font légèrement moins bien que nous et ce ratio semble encore baisser. Or, ce n’est pas une fatalité. Dans certains pays, la parité est presque atteinte. Il est donc impérieux de sensibiliser les enfants à la pensée informatique dès le plus jeune âge avant que les clichés genrés ne s’installent.
La Fédération Wallonie-Bruxelles est l’unique région sur 42 où seuls 5% des adolescents de 15 ans déclarent aimer beaucoup l’école. [iv]Et si l’enseignement de l’informatique pouvait remédier à ce mal ? Cette matière suscite la curiosité. Elle introduit des aspects ludiques dans l’apprentissage et peut ancrer ses exemples dans des situations qui parlent aux enfants, en utilisant si besoin des objets qui émerveillent, robots, imprimantes 3D… Des expériences révèlent que cela profite aussi aux enseignants en difficulté.
Enfin, la pensée informatique offre les clés pour décrypter les aspects numériques de notre environnement. Elle peut/doit susciter des questionnements, des doutes, des inquiétudes quant à certaines politiques ou annonces. Bref, elle nous aide à devenir davantage citoyen de ce monde toujours plus numérique.
À ce sujet, l’Académie des Sciences de France[v]  concluait qu’il est urgent de ne plus attendre. En Grande Bretagne la BBC va distribuer un million d’ordinateurs aux élèves de 11-12 ans pour les initier à la programmation et une bourse de 24.000€ est offerte aux étudiants qui se destinent à l’enseignement de l’informatique. En FWB, nous ne sommes nulle part, mais c’est là une extraordinaire opportunité. Prenons les devants. Le problème n’est pas simple, mais les bonnes volontés et compétences sont là. Alors qu’attendons-nous ?
Il faudra principalement surmonter deux difficultés.
D’abord adapter les programmes scolaires. Une étude en France révèle que 87% des parents souhaitent que la programmation soit enseignée à l’école.
Ensuite adapter les formations des enseignants ou leur dispenser cette compétence par des certificats spécifiques. En 2013 le gouvernement avait envisagé l’allongement des formations initiales de professeur du secondaire inférieur de 3 à 5 ans. Il existe donc une marge de liberté pour préparer adéquatement certains enseignants.
Enfin, la pensée informatique peut être enseignée dès le plus jeune âge sans recourir à des ordinateurs. L’initiative CS Unplugged [vi]l’a démontré dans différents domaines : représentation de l’information, algorithmique, cryptographie, interaction humain-machine… Les élèves auront bientôt tous un smartphone connecté, et le cas échéant des ordinateurs adaptés pour l’apprentissage coûtent moins de 5€. Les logiciels nécessaires peuvent tous se trouver gratuitement dans les communautés open source. Le coût de l’infrastructure n’est donc pas un frein à la mise en œuvre de cette réforme.
Nous devons le meilleur aux enfants, et l’enseignement de la pensée informatique en fait partie.
Vincent Englebert, Prof. d’informatique, Doyen de la Faculté d’informatique de l’Unamur.


[i]           Demystifying Computational Thinking for Non-Computer Scientists. Jan Cuny, Larry Snyder and Jeannette M. Wing,  2010.
[ii]          Communiqué de presse de la commission européenne, Davos, janvier 2013.
[iii]         Étude du marché de l’emploi 2011 : l’attractivité des professions en Belgique. Randstad.
[iv]         Les élèves belges francophones aiment moins l’école que les autres élèves européens. Le Soir 15 mars 2016.
[v]          L’enseignement de l’informatique en France – Il est urgent de ne plus attendre. Rapport de l’Académie des sciences, mai 2013.

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