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Enseigner la pensée informatique à l’école est une nécessité

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La pensée informatique à l’école, LeTemps tire la sonnette d’alarme en Suisse

(c) LeTemps  https://www.letemps.ch/suisse/2016/08/22/ecoles-romandes-numerique-balbutie

Dans les écoles romandes, le numérique balbutie
Alors que le canton de Berne prévoit la distribution d’appareils connectés dans ses classes, les cantons romands restent divisés sur la question. Bien souvent, les établissements privés sont davantage équipés que les écoles publiques

Entre les gommes et les pinceaux, les écrans tactiles. La semaine dernière, le canton de Berne manifestait, dans un communiqué, sa volonté d’alimenter l’ensemble des écoles du canton en réseau sans fil et de distribuer des appareils mobiles aux élèves. Alors qu’une partie des petits Romands retournent sur les bancs de l’école ce lundi, risquent-ils d’y retrouver, eux aussi, des tablettes à la place des cahiers?

Dans le canton de Vaud, peu de chance: on reste au bon vieux duo papier-crayon, et l’école connectée ne semble pas figurer sur la liste des priorités. «Cela fait longtemps que nos bâtiments sont équipés du wi-fi. Quant au renouvellement du parc informatique, cela coûterait vraiment très cher!» commente Anne-Catherine Lyon, cheffe du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC) vaudois. Selon la conseillère d’Etat, les élèves possèdent déjà tablettes et smartphones à la maison et en maîtrisent l’utilisation. Si le canton n’est pas fermé à de futurs projets intégrant ces petits bijoux numériques, aucune démar­che officielle n’est prévue pour l’instant.
Un retard romand
Un immobilisme que regrette Graziella Schaller, vice-présidente des Vert’libéraux vaudois. En juin dernier, celle-ci plaidait justement devant le Grand Conseil pour l’introduction d’un cours de programmation dans les classes de primaire. L’élue souligne l’importance, pour les élèves, de comprendre les bases du fonctionnement d’outils informatiques qu’ils seront amenés à manipuler dans leurs futurs métiers. «Alors qu’on fournit peu de moyens aux enfants, on attend énormément d’eux lorsqu’ils sortent de l’école obligatoire. A ce niveau, j’ai l’impression que la Suisse romande est vraiment en retard!» Un retard qui trancherait, selon Graziella Schaller, avec les investissements technologiques des établissements privés du canton. «J’ai visité l’école GEMS, où les enfants de 4 ans ont déjà accès à tous ces outils numériques. Je me suis dit qu’il y avait un fossé incroyable entre les moyens de l’école privée et ceux de l’école publique, dont les bâtiments ne sont parfois encore équipés que de quelques ordinateurs.»
C’est aussi dans un établissement privé que la Haute Ecole pédagogique (HEP) vaudoise a lancé son projet «un élève/une tablette» à la rentrée 2014, à la suite du refus du canton de collaborer. Les élèves de neuf classes de 5e et 6e HarmoS de l’Ecole internationale bilingue Haut-Lac, à Saint-Légier, ont tous reçu une tablette pour une durée test de deux ans, qui s’est achevée en juillet. Le premier bilan est extrêmement positif: «Nous avons observé que les tablettes rendaient les élèves plus créatifs, dans la préparation d’exposés ou l’utilisation d’applications vidéo en cours de langue, par exemple. Les enfants sont également plus autonomes, notamment grâce aux exercices auto-correctifs en ligne, qui respectent mieux le rythme de chacun», explique Christian Fantoli, chercheur et professeur à la HEP.
Une «aide à la conduite»
Les enseignants semblent aussi avoir apprécié l’expérience. «Pour eux, c’est un peu comme les systèmes d’assistance en voiture: c’est une aide à la conduite quotidienne de la classe, et cela les incite aussi à varier leur style d’enseignement». Des maîtres qui ont été accompagnés tout au long du projet, avec des séances hebdomadaires de coaching et de discussion. «Recevoir le matériel ne suffit pas: les enseignants doivent absolument être formés. Sinon, ils seront dépassés par ces outils ou choisiront simplement de les laisser au placard».
Un seul bémol pour Christian Fantoli: les tablettes actuelles ne seraient pas totalement satisfaisantes, notamment en termes de sauvegarde des productions d’élèves. Malgré tout, l’école privée Haut-Lac semble conquise: l’ensemble du primaire se verra équipé de tablettes dès cette rentrée.
Inégalités cantonales
Si le privé investit massivement dans l’enseignement 2.0, du côté des écoles publiques de Suisse romande, c’est un peu chacun pour soi. «Il n’y a aucune démarche concertée au niveau des cantons à ce sujet, bien qu’il y ait un intérêt commun pour les résultats des nombreux projets pilotes, précise Olivier Maradan, secrétaire général de la Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP). Les décisions qui concernent ce genre d’investissements doivent passer par le législatif des cantons concernés». Or, ces derniers ne sont pas tous logés à la même enseigne. Alors que Fribourg fait office de pionnier, avec un centre dédié à la technologie dans le cadre scolaire, certains, comme le canton de Vaud, doivent composer avec des communes souveraines en termes d’aménagement des bâtiments et pas toujours prêtes à mettre la main au porte-monnaie. Subsistent, au final, de grandes inégalités.
A Genève, on l’assure, le numérique ne devrait pas tarder à s’inviter dans les écoles. Fort de plusieurs projets pilotes encourageants et d’un retour favorable des enseignants genevois, le DIP s’apprête à déposer deux projets de loi, dont un vise à fournir un lot de six tablettes à chaque classe de primaire du canton. «Le but n’est pas de faire un arrosage démesuré de matériel, mais bien que tous les élèves puissent avoir accès à ces technologies dans le cadre d’activités précises», explique Manuel Grandjean, directeur du Service écoles-médias.
«Ni retard, ni complexe!»
Si le parlement donne son feu vert, le projet sera mis en œuvre sur trois ans dans l’ensemble des communes, pour un budget total d’environ 4 à 5 millions de francs. «Les écoles privées ont fait du numérique un instrument de marketing, mais beaucoup de choses se développent aussi dans le public. On ne peut donc parler ni de retard ni de complexe!» Et la révolution est déjà en marche: cette année, le canton parachève l’équipement des classes du secondaire avec des tableaux numériques interactifs.


La Suisse est à la traîne, elle pourrait bien mieux faire
Alors que la France rejoint, dès cette rentrée, les pays qui forment les élèves du primaire au langage informatique, les écoles publiques romandes n’incluent pas cet enseignement à leur programme. Et s’il était temps de prendre le train en marche?
Mais comment armer les jeunes générations pour faire face à la révolution numérique? Si la meilleure dotation des écoles en outils digitaux est un pas en avant, encore faut-il que les élèves soient initiés à l’informatique le plus tôt possible, soulignent de nombreux observateurs. Or le Plan d’études romand (PER) ne promeut pas l’apprentissage de l’informatique comme une discipline à part entière.
Aujourd’hui encore, l’accent est mis sur l’utilisation de logiciels, la recherche d’informations ou la sensibilisation aux risques liés aux outils numériques. La pensée informatique et la programmation demeurent absentes du cursus des écoliers. Les enjeux? Comprendre les rouages des machines qui occupent une place croissante dans notre vie pour mieux les maîtriser. Poser les jalons d’une formation solide dans ce domaine et favoriser notre capacité d’innovation. Mais aussi, donner des clés aux futurs citoyens pour se prononcer sur des questions liées au numérique.
Au printemps de cette année, le Conseil fédéral dévoilait sa stratégie numérique afin de mieux positionner la Suisse dans la compétition internationale.
Plusieurs experts pointaient alors les failles du système de l’instruction publique. Dans leur sillage, Gabriel Parriaux, professeur à la Haute Ecole pédagogique du canton de Vaud, déplore cette lenteur: «Dans les innovations qui touchent tant de domaines aujourd’hui, l’informatique joue un rôle crucial. Tout comme dans les découvertes à venir. La Grande-Bretagne, ainsi que plusieurs Länder en Allemagne, ou certains pays de l’Est l’ont bien compris en réintroduisant l’informatique comme discipline en soi à l’école. La Suisse, elle, reste à la traîne.»
Le coût de l’ignorance
Il faut toutefois noter que le Lehrplan 21 (pour les cantons alémaniques) se démarque du PER, puisqu’il prévoit l’instruction à l’informatique à l’école primaire. Dès l’an prochain, la formation initiale des maîtres inclura donc cette matière. Alexander Repenning sera chargé de cet enseignement à la Haute Ecole pédagogique de la Suisse du Nord-Ouest. Lui aussi regrette que les autorités politiques ne mesurent pas l’importance des enjeux. «La Suisse n’a pas de ressources naturelles. Sa matière première, c’est l’innovation.»
Et si la frilosité des décideurs s’expliquait, en partie, par les coûts d’un tel virage? «Le coût de l’ignorance sera bien plus lourd!» sanctionne le formateur, qui a longtemps exercé aux Etats-Unis. Où l’on sait qu’un programme a été lancé cette année pour dispenser des cours d’informatique dans toutes les écoles du pays, avec un budget de 4 milliards de dollars.
Dès cette rentrée, la France rejoint le camp de ceux qui misent sur un enseignement précoce de l’informatique: à partir de 6 ans, les enfants mettront le pied à l’étrier, et dès 2017 l’épreuve de mathématiques et sciences comptant pour le brevet, au collège, testera les candidats sur l’algorithmique ou la programmation.
L’ambition ne se résume pas pour autant à former des bataillons d’informaticiens pour les besoins de l’économie. D’après ses partisans, l’initiation à la logique informatique développe une rigueur dans la façon de penser un problème, de se représenter sa solution et de mettre en œuvre cette dernière. Et dans ce processus, comme le relève Gilles Dowek, enseignant et chercheur à l’Institut national de recherche dédié au numérique, en France, l’erreur n’est pas stigmatisante: elle est signalée par l’ordinateur et non par l’enseignant, ce qui change tout pour certains élèves. Le pédagogue témoigne ainsi de certains «décrocheurs» qui ont persévéré. Avec fierté.
Mais encore? Plus on initie tôt les enfants à cette science, plus on pourra pousser loin l’apprentissage. Il en va de l’informatique comme des langues, soutient par exemple Farnaz Moser-Boroumand, cheffe du Service de promotion des sciences à l’EPFL. Sans compter que les filles seraient moins com­­plexées qu’à un âge plus avancé. La précocité est un atout pour lutter contre «la fracture entre les genres», prédit aussi Vincent Englebert, doyen de la Faculté d’informatique de l’Université de Namur, en Belgique.
Contrairement à une idée répandue, les digital natives n’ont pas la science infuse. La balle est dans le camp de l’école. Quand la saisira-t-elle?


Les chiffres, par canton
Berne. Rentrée le lundi 15 août. Effectifs (francophones): 9542 élèves, environ 1000 enseignants et 478 classes.
Fribourg. Rentrée les lundis 22 et jeudi 25 août. Effectifs: 45 935 élèves (+188 par rapport à 2015).
Genève. Rentrée le lundi 29 août. Effectifs: 73 000 élèves (+694 au primaire; +159 au secondaire; –65 au cycle).
Jura. Rentrée le mardi 16 août. Effectifs: 8118 élèves et plus de 900 enseignants.
Neuchâtel. Rentrée le lundi 15 août. Effectifs: 20 274 élèves (–130 par rapport à 2015), 2114 enseignants et 1118 classes.
Valais. Rentrée le jeudi 18 août. Effectifs: 41 986 élèves (+628 par rapport à 2015) et 4000 enseignants.
Vaud. Rentrée le lundi 22 août. Effectifs: 91 134≈élèves (+966 par rapport à 2015) et 6633 enseignants.

Enseigner la pensée informatique : carte blanche dans Le Soir

Une version condensée de mon article a été publiée dans le journal Le Soir de ce vendredi 6 mai 2016. Merci au journal LeSoir !


Enseigner la pensée informatique à l’école est une nécessité.

L’usage d’ordinateurs toujours plus petits, puissants et abordables, utilisant des algorithmes toujours plus sophistiqués élargit sans cesse le spectre des possibilités pour inventer notre futur. Cet avenir verra poindre des innovations majeures dans tous les domaines, santé, arts, enseignement, industrie… Tous les secteurs sont concernés par l’innovation informatique. Nous manquerons d’informaticiens talentueux pour que notre économie puisse profiter de cette (r)évolution. Et les citoyens devront être davantage avisés pour appréhender ces enjeux.   
Pour cela, il est nécessaire que l’informatique soit enseignée dès le plus jeune âge et s’entendre sur l’acception de cette compétence.
La Société Informatique en France définit l’informatique comme « la science et la technique de la représentation de l’information d’origine artificielle ou naturelle, ainsi que des processus algorithmiques de collecte, stockage, analyse, transformation, communication et exploitation de cette information, exprimés dans des langages formels ou des langues naturelles et effectués par des machines ou des êtres humains, seuls ou collectivement. ». Cette définition dissocie l’informatique de l’objet ordinateur. Dès lors nous parlerons de « pensée informatique »définie comme « les processus de la pensée impliqués dans la formulation de problèmes et de leurs solutions afin que celles-ci puissent être représentées sous une forme qui peut être effectivement exécutée par un agent de traitement d’informations. »[i]. Ranger une bibliothèque, planifier un trajet, concevoir des plans…, la pensée informatique est à l’œuvre, ce qui démontre son universalité. Elle consiste à modéliser des informations et des processus, raisonner à différents niveaux d’abstraction, formuler des solutions opérationnelles, les analyser, les comparer, les manipuler ou les transformer… Correctement formalisées, ces solutions peuvent être transposées en programmes exécutables par des ordinateurs. L’apprentissage de la programmation n’est donc qu’un volet de cet enseignement.
Pourtant, la pensée informatique reste ignorée des cursus scolaires. Certains objecteront que l’on n’enseigne pas la mécanique alors que nous avons tous une voiture. A contrario, on enseigne les équations du second degré, alors que peu d’étudiants se destinent aux sciences, parce qu’elles sont utiles pour affiner les compétences des élèves. Les arguments pour l’introduction de l’enseignement de la pensée informatique à l’école sont nombreux.
Les citoyens seront de plus en plus amenés à prendre position sur des enjeux liés au numérique. Ils ont trait à nos droits fondamentaux, à la diffusion des savoirs, à l’économie de nos sociétés voire à notre propre existence par l’immixtion de l’informatique dans notre être. Peut-on envisager développer cette conscience sans acquérir une culture générale de l’informatique dont la pensée informatique est le socle ?
L’essor de nos économies est tributaire d’informaticiens compétents. Or en 2013, il manquait 700.000 postes en Europe. Plus inquiétant, le nombre d’emplois dans l’ICT augmente de 3 % par an et le nombre de nouveaux diplômés en informatique diminue ! [ii]Paradoxalement, ces métiers sont reconnus de qualité par une étude réalisée en Belgique : ils se placent en 7° position entre pharmacien et notaire parmi les métiers les plus attractifs. [iii]L’enseignement de la pensée informatique doit révéler des vocations et permettre aux élèves de choisir leurs études de manière éclairée. Ce n’est pas le cas actuellement.
Enseigner l’informatique à l’école est nécessaire afin de lutter contre la fracture numérique entre classes et genres. Seulement 10 % des étudiantes entreprennent des études supérieures en informatique. Seuls deux pays de l’OCDE font légèrement moins bien que nous et ce ratio semble encore baisser. Or, ce n’est pas une fatalité. Dans certains pays, la parité est presque atteinte. Il est donc impérieux de sensibiliser les enfants à la pensée informatique dès le plus jeune âge avant que les clichés genrés ne s’installent.
La Fédération Wallonie-Bruxelles est l’unique région sur 42 où seuls 5% des adolescents de 15 ans déclarent aimer beaucoup l’école. [iv]Et si l’enseignement de l’informatique pouvait remédier à ce mal ? Cette matière suscite la curiosité. Elle introduit des aspects ludiques dans l’apprentissage et peut ancrer ses exemples dans des situations qui parlent aux enfants, en utilisant si besoin des objets qui émerveillent, robots, imprimantes 3D… Des expériences révèlent que cela profite aussi aux enseignants en difficulté.
Enfin, la pensée informatique offre les clés pour décrypter les aspects numériques de notre environnement. Elle peut/doit susciter des questionnements, des doutes, des inquiétudes quant à certaines politiques ou annonces. Bref, elle nous aide à devenir davantage citoyen de ce monde toujours plus numérique.
À ce sujet, l’Académie des Sciences de France[v]  concluait qu’il est urgent de ne plus attendre. En Grande Bretagne la BBC va distribuer un million d’ordinateurs aux élèves de 11-12 ans pour les initier à la programmation et une bourse de 24.000€ est offerte aux étudiants qui se destinent à l’enseignement de l’informatique. En FWB, nous ne sommes nulle part, mais c’est là une extraordinaire opportunité. Prenons les devants. Le problème n’est pas simple, mais les bonnes volontés et compétences sont là. Alors qu’attendons-nous ?
Il faudra principalement surmonter deux difficultés.
D’abord adapter les programmes scolaires. Une étude en France révèle que 87% des parents souhaitent que la programmation soit enseignée à l’école.
Ensuite adapter les formations des enseignants ou leur dispenser cette compétence par des certificats spécifiques. En 2013 le gouvernement avait envisagé l’allongement des formations initiales de professeur du secondaire inférieur de 3 à 5 ans. Il existe donc une marge de liberté pour préparer adéquatement certains enseignants.
Enfin, la pensée informatique peut être enseignée dès le plus jeune âge sans recourir à des ordinateurs. L’initiative CS Unplugged [vi]l’a démontré dans différents domaines : représentation de l’information, algorithmique, cryptographie, interaction humain-machine… Les élèves auront bientôt tous un smartphone connecté, et le cas échéant des ordinateurs adaptés pour l’apprentissage coûtent moins de 5€. Les logiciels nécessaires peuvent tous se trouver gratuitement dans les communautés open source. Le coût de l’infrastructure n’est donc pas un frein à la mise en œuvre de cette réforme.
Nous devons le meilleur aux enfants, et l’enseignement de la pensée informatique en fait partie.
Vincent Englebert, Prof. d’informatique, Doyen de la Faculté d’informatique de l’Unamur.


[i]           Demystifying Computational Thinking for Non-Computer Scientists. Jan Cuny, Larry Snyder and Jeannette M. Wing,  2010.
[ii]          Communiqué de presse de la commission européenne, Davos, janvier 2013.
[iii]         Étude du marché de l’emploi 2011 : l’attractivité des professions en Belgique. Randstad.
[iv]         Les élèves belges francophones aiment moins l’école que les autres élèves européens. Le Soir 15 mars 2016.
[v]          L’enseignement de l’informatique en France – Il est urgent de ne plus attendre. Rapport de l’Académie des sciences, mai 2013.

Enseigner la pensée informatique est une nécessité

Le 21° siècle sera numérique ou ne sera pas, voire les deux puisque certains prédisent même la fin des temps avec le développement de l’intelligence artificielle [i]. Sans entrer dans d’aussi noires prémonitions, l’usage d’ordinateurs de plus en plus petits, toujours plus puissants et abordables utilisant des algorithmes toujours plus sophistiqués élargit sans cesse le spectre des possibilités pour répondre à de nouveaux défis ou inventer notre futur. Cet avenir verra poindre des innovations majeures dans tous les domaines, la santé, les arts, l’enseignement, l’industrie… Tous les secteurs sont concernés par l’innovation liée à l’informatique. Nous manquerons d’informaticiens talentueux pour que notre économie puisse profiter de cette (r)évolution et les citoyens devront être davantage avisés pour appréhender ses enjeux. Ange ou démon, l’informatique n’est ni l’un ni l’autre. Juste un outil dont nous devons décider des usages et être capables d’anticiper ses impacts sur notre société.
Pour cela, encore faudrait-il que l’informatique soit enseignée dès le plus jeune âge !
Si cette thèse fait sens pour les professionnels du domaine, elle est interprétée de multiples façons par le grand public. On en retiendra les principales : maîtriser des logiciels, découvrir la culture du numérique, tirer partie du numérique en pédagogie et enfin l’enseignement de la pensée informatique. C’est cette dernière acception que nous retiendrons en reprenant la définition du mot « informatique » de la Société Informatique en France : « L’informatique est la science et la technique de la représentation de l’information d’origine artificielle ou naturelle, ainsi que des processus algorithmiques de collecte, stockage, analyse, transformation, communication et exploitation de cette information, exprimés dans des langages formels ou des langues naturelles et effectués par des machines ou des êtres humains, seuls ou collectivement. » [ii]
Cette définition est intéressante car elle dissocie l’informatique de l’objet ordinateur, et nous préférerons dès lors parler de « pensée informatique » qui est définie comme « les processus de la pensée impliqués dans la formulation de problèmes et de leurs solutions afin que celles-ci puissent être représentées sous une forme qui peut être effectivement exécutée par un agent de traitement d’informations. »[iii]. Lorsque l’on range une bibliothèque, lorsqu’on planifie un trajet sur une carte, lorsqu’on compare des offres d’abonnement, ou lorsqu’on conçoit les plans d’une future maison, la pensée informatique est à l’œuvre, et ce sans que l’objet ordinateur ne soit concerné, ce qui démontre son universalité. La pensée informatique consiste à modéliser des informations et des processus, à pouvoir raisonner à plusieurs niveaux d’abstraction, à formuler des solutions opérationnelles et les analyser ou les comparer, formaliser ces solutions, les manipuler ou les transformer… Correctement formalisées, ces solutions peuvent être transposées en programmes informatiques exécutables par des ordinateurs. L’apprentissage de la programmation informatique n’est donc qu’un volet de cet enseignement.
Pourtant, cette discipline reste ignorée dans les cursus scolaires. Certains objecteront que l’on n’enseigne pas la mécanique quand bien même nous conduisons tous une voiture. A contrario, on enseigne largement le latin ou les équations du second degré alors que peu d’étudiants se destinent aux lettres classiques ou aux sciences. Ces matières sont en effet jugées utiles voire indispensables pour affiner le raisonnement ou les connaissances des élèves. Or les arguments pour l’introduction de l’enseignement de la pensée informatique à l’école sont nombreux.
Les citoyens seront de plus en plus amenés à prendre position à propos d’enjeux liés au numérique. Ils ont trait à nos droits fondamentaux, à la diffusion des savoirs, à l’économie de nos sociétés voire à notre propre existence par l’immixtion de l’informatique dans notre être (le transhumanisme). Peut-on envisager développer cette conscience sans acquérir une culture générale de l’informatique dont la pensée informatique en constitue le socle.
L’informatique est maintenant reconnue comme une discipline scientifique à part entière. Tout comme la physique ou la biologie, elle doit donc être enseignée à l’école.
L’essor de nos économies est tributaire de professionnels compétents en informatique. Or, en 2013, il manquait 700.000 postes afin de soutenir la compétitivité européenne. Plus inquiétant, alors que le nombre d’emplois dans l’ICT augmente de 3 % par an, le nombre de nouveaux diplômés en informatique diminue ! [iv] Paradoxalement, ces métiers sont reconnus de qualité par une étude réalisée en Belgique. L’informaticien se place en 7° position entre pharmacien et notaire dans les métiers les plus attractifs [v] L’enseignement de la pensée informatique ne doit pas avoir de finalité professionnelle, mais elle doit révéler des vocations et permettre aux élèves de se destiner aux études de leurs choix de manière éclairée. Ce n’est pas le cas actuellement.
L’enseignement de l’informatique peut profiter des autres matières et contribuer aux autres piliers de
l’enseignement. Son caractère universel est ici un atout majeur. Nombre de questions en sciences, mais aussi en français ou en histoire peuvent être abordées lors des cours d’informatique. De même, le cours d’informatique peut aider à motiver davantage la finalité des autres cours : l’importance du détail dans l’analyse des textes, l’usage de la géométrie dans le dessin… La place de cet enseignement ne se ferait donc pas au préjudice des cours existants mais serait une véritable aubaine.
L’enseignement de l’informatique à l’école est nécessaire afin de lutter contre la fracture numérique, mais plus encore contre la fracture entre genres dans leur rapport au numérique. Les femmes devraient-elles être réduites à utiliser une « informatique » pensée et mise au point par les hommes ? En Belgique, seulement 10 % des étudiantes entreprennent des études supérieures en informatique. Seuls deux pays de l’OCDE font légèrement moins bien que nous et ce ratio semble encore baisser. Encore plus troublant, seuls 1,5 % des développeurs open source sont des femmes [vi] et celles-ci n’ont rien à envier aux hommes pourtant[vii] ! Or, ce n’est pas une fatalité. Dans certains pays (Mexique, Malaisie, Iran…), la parité entre genres dans les études informatiques est presque atteinte. La participation des filles aux événements Devoxx4kids est également encourageante. Pour contrer cette inégalité, il est impérieux de sensibiliser les enfants à la pensée informatique dès le plus jeune âge avant que les clichés genrés ne s’installent, en veillant bien à la neutralité de cet enseignement.
« Seuls 4% des garçons et 6% des filles de 15 ans scolarisés en Belgique francophone déclarent aimer beaucoup l’école. Sur 42 régions et pays, situés surtout en Europe, la Fédération Wallonie-Bruxelles est l’entité où cette proportion est la plus faible, ressort-il d’une enquête menée par le réseau international de chercheurs Health Behaviour of School-age Children (HBSC) » [viii]. Et si l’enseignement de l’informatique était une solution pour remédier à ce mal ? Cette matière suscite la curiosité et la participation des enfants, elle introduit des aspects ludiques dans l’apprentissage et peut ancrer ses exemples et ses exercices dans des situations qui parlent aux enfants, en utilisant si besoin des objets qui émerveillent comme des robots, des senseurs, des imprimantes 3D… Certaines expériences en France révèlent que cet enseignement profite également aux enseignants qui sont en questionnement par rapport à des classes dites difficiles.
Enfin, la pensée informatique offre les clefs fondamentales pour décrypter les aspects numériques de notre environnement. Elle peut susciter des questionnements, des doutes, des inquiétudes quant à certaines politiques ou annonces. Elle aide à développer une argumentation plus rationnelle sur ces questions. Elle permet de comprendre les atouts mais aussi les limites de l’innovation informatique. Bref, elle nous aide à devenir davantage citoyen de ce monde toujours plus numérique.
Le débat « Quelle(s) place(s) pour l’informatique à l’école ? »[ix] qui s’est tenu à Namur ce 25 janvier a révélé que l’enseignement de l’informatique n’était pas une urgence pour le monde politique, même si son importance est reconnue dans les travaux[1] du « pacte pour l’excellence » [x] et dans le « plan du numérique ». Pourtant, il est urgent de ne plus attendre comme l’argue l’Académie des Sciences de France[xi]. Déjà en Grande Bretagne, des initiatives naissent. La BBC va distribuer un million d’ordinateurs « micro-bit » aux élèves de 11-12 ans pour les initier à la programmation [xii] et le gouvernement anglais offre une bourse de 24.000€ aux étudiants qui comptent se destiner à l’enseignement de l’informatique [xiii]. En Fédération Wallonie Bruxelles, nous ne sommes nulle part, comme beaucoup d’autres pays, mais c’est là une extraordinaire opportunité. Prenons les devants. Le problème n’est pas simple, mais les bonnes volontés sont là ainsi que les compétences. Alors qu’attendons-nous ?
Il faudra principalement surmonter deux difficultés.
Premièrement, il faudra adapter les programmes scolaires. Cela nécessitera du courage politique, mais une étude en France révèle que 87% des français souhaitent que la programmation[2] soit enseignée à l’école (24% à partir du primaire, 41 % à partir du collège) [xiv]. Un groupe de travail inter-universitaire est déjà à l’œuvre.
Deuxièmement, cet enseignement devra être assuré par des enseignants motivés et formés. Il faudra donc adapter les formations initiales des enseignants ou leur dispenser cette compétence par des certificats spécifiques. En 2013, le gouvernement avait envisagé l’allongement des formations initiales de professeur du secondaire inférieur de 3 à 5 ans [xv]. Il existerait donc une marge de liberté pour préparer adéquatement certains enseignants. Pour le secondaire supérieur, il ne serait pas stupide de s’inspirer du modèle américain. À Stanford, plus de 90 % des étudiants tous domaines confondus sont initiés à la méthodologie de la programmation informatique [xvi, xvii]
Terminons par des opportunités. De nombreux pans de la pensée informatique peuvent être enseignés dès le plus jeune âge, et ce sans recourir à des ordinateurs. L’initiative « CS Unplugged » [xviii] l’a démontré dans différents domaines : représentation de l’information, l’algorithmique, la calculabilité, la cryptographie, l’interaction humain-machine… Les élèves auront bientôt tous dans leur poche un smartphone connecté, et le cas échéant on peut acheter pour 5€ des ordinateurs parfaitement adaptés pour l’apprentissage (Raspberry zero [xix] , BBC micro:bit [xx]). Les logiciels nécessaires peuvent tous se trouver gratuitement dans les communautés open source [xxi]. Le coût de l’infrastructure n’est donc pas un frein à la mise en œuvre de cette réforme.
Nous devons le meilleur à nos enfants, et l’enseignement de la pensée informatique en fait partie.

Notes

1 « Les compétences numériques de base à acquérir par cycles sont à définir et à insérer au sein des référentiels existants, notamment les socles. […] Dès le primaire, une initiation à la logique du numérique peut utilement être réalisée par la programmation de machines simples. »
2 La programmation n’est qu’un aspect de ce que nous avons dénommé « pensée informatique ».

Références

i « Stephen Hawking warns artificial intelligence could end mankind » http://www.bbc.com/news/technology-30290540
ii « L’informatique : la science au cœur du numérique »  http://binaire.blog.lemonde.fr/2014/01/19/linformatique-la-science-au-coeur-du-numerique-1/
iii Jan Cuny, Larry Snyder and Jeannette M. Wing, “Demystifying Computational Thinking for Non-Computer Scientists” work in progress, 2010
iv Communiqué de presse de la commission européenne lors du sommet de Davos. http://europa.eu/rapid/press-release_IP-13-52_fr.htm
v « Étude du marché de l’emploi 2011 : l’attractivité des professions en Belgique ». Randstad.
vii « Women considered better coders – but only if they hide their gender » http://www.theguardian.com/technology/2016/feb/12/women-considered-better-coders-hide-gender-github
viii « Les élèves belges francophones aiment moins l’école que les autres élèves européens » http://www.lesoir.be/1150730/article/actualite/enseignement/2016-03-15/eleves-belges-francophones-aiment-moins-l-ecole-que-autres-eleves-europeens
ix Soirée débat « Quelle(s) place(s) pour l’informatique à l’école ?» http://www.unamur.be/info/debat
x Sens, valeurs, objectifs et missions de l’école du XXIe siècle. Rapport du Groupe de travail 2. Juin 2015
xii « BBC Micro Bit specs, features and release date: BBC begins rolling out 1m Micro Bits to UK schools »  http://www.itpro.co.uk/public-sector/24938/bbc-micro-bit-specs-features-and-release-date-bbc-begins-rolling-out-1m-micro?utm_content=buffer4e8fe
xiv « Informatique à l’école: “La Main à la Pâte”, un exemple dont on pourrait s’inspirer » http://lexpansion.lexpress.fr/high-tech/informatique-a-l-ecole-la-main-a-la-pate-un-exemple-dont-on-pourrait-s-inspirer_1561475.html

xvi « Dans les universités américaines, l’informatique fait partie du cursus des étudiants littéraires »  https://www.speechi.net/fr/2013/12/11/dans-les-universites-americaines-linformatique-fait-partie-du-cursus-des-etudiants-litteraires/
xvii « CS 106A: Programming Methodology (Java), Spring 2016 » http://web.stanford.edu/class/cs106a/textbook.shtml

xviii « CS Unplugged. Computer science without a computer » http://csunplugged.org/