Discours de parrainage de Sebastião Salgado lors de la remise des insignes de Doctorat Honoris Causa à l’UNamur, le 6 mai 2021

Monsieur le Recteur,
Mesdames, Messieurs,
Cher M. Salgado,

Désolé de heurter votre humilité, mais vous êtes assurément l’un des photographes contemporains les plus remarquables. Raison pour laquelle vous êtes ici parmi nous, aujourd’hui. Mais convenez qu’il est difficile de présenter votre œuvre en quelques minutes tellement celle-ci est riche ! Alors tentons plutôt de découvrir quel est l’homme qui se cache derrière ces photos. J’espère que vous me pardonnerez les quelques approximations.

[Photo 001 – 1984, une femme maigre, agonise par terre, un camp Éthiopie]

Éthiopie, 1984. Une femme a réuni tout son courage pour arriver dans un camp, dans un état d’épuisement total. Elle mourra quelques jours après, peut-on lire. Sebastião Salgado le sait, car cette dame n’était pas un prétexte à une bonne photo, mais une Personne à part entière dont il se souciait.

Vous êtes un homme profondément humain et sensible avant d’être un photographe, M. Salgado.

[Photo 002 – 1985 – un père porte son enfant, Éthiopie, camp de 70000 personnes]

Soudan, 1985. Regardez bien Sebastião Salgado, il est au premier plan, genou en terre, à 2 mètres de ce père qui porte son enfant agonisant et fuyant l’Érythrée. Ce père poursuit son chemin sans lui prêter attention, il n’est pourtant pas invisible. Il est juste des leurs, et comment l’être sinon qu’en étant en empathie totale ?

Vous êtes en empathie avec chaque personne que vous photographiez, M. Salgado.

[Photo 003 – Gold, photo de la carrière ]

Brésil,1986. Sebastião Salgado se tient sur le bord d’une carrière où l’on extrait de l’or. La scène ressemble à une fourmilière. Les fourmis vont et viennent dans un ballet parfaitement orchestré.

[Photo 004… – Gold , Salgado parmi la chaîne humaine]

Zoomons un peu, il est là, non à côté d’eux cette fois-ci, mais parmi eux, avec eux. Il ne porte pas de sac d’or, mais un sac photo et déclenche sur le vif, il faut faire vite, avancer ou chuter. Sebastião Salgado n’est pas un mineur d’or, mais de photos, de souffrances.

Vous êtes un homme audacieux, M. Salgado.

[Photo 005 – Gold, un policier menaçant avec une arme]

Autre scène. Un policier tente de rétablir l’ordre. C’est l’une des très rares photos dans toute son œuvre où l’on voit une personne armée.

Vous avez une aversion absolue pour la violence, M. Salgado. Seules les victimes importent à vos yeux.

[Photo 006 – marche des paysans]

Brésil, 1996. Dans Sahel ou Exodes, Sebastião Salgado accompagne des hommes et des femmes fuyant la misère sous toutes ses formes. Cette photo est exceptionnelle, car ici, les paysans ne fuient pas, mais marchent pour revendiquer des terres. Juste revanche, car cela se passe dans son Brésil natal. J’imagine sa joie, voire sa jubilation à ce moment, car cela doit résonner avec ses premiers engagements politiques, au Brésil, sous la dictature.

Vous êtes un être profondément engagé, M. Salgado

[Photo 007 – des enfants derrière une grille]

Hong-Kong, 1995. Nous sommes dans un camp de détention avec 11000 Vietnamiens dont 40% d’enfants. Au Sahel, les enfants étaient fatigués, las ou mourant. Ici la photo est assourdissante, chaque grain argentique se fait hurlant. Le photographe ne peut être qu’éploré et doit se penser bien impuissant.

Les enfants occupent une place prépondérante dans votre vie, M. Salgado, vous qui avez été ambassadeur de l’Unicef et qui leur avez dédié un livre entier.

[Photo 008 – le couple en marche, 1997]

République Démocratique du Congo, 1997. Ici le sujet n’est pas l’enfant, mais un couple. Le décor est épuré et ne laisse transparaître que l’amour indéfectible d’un couple. Cherchez donc l’espoir dans cette photo, je ne l’ai pas trouvé. Le drame est celui du génocide au Rwanda. Est-ce un couple Tutsi, Hutu, ou autre ? Sebastião Salgado n’en a cure, ce sont juste une femme et un homme en détresse. Cette détresse, vous l’avez faite vôtre, mais Personne ne sort indemne de cette violence, même pas, ou plutôt, surtout pas Sebastião Salgado.

Vous pensez que les hommes appartiennent à une seule humanité, indivisible, M. Salgado.

Puis vient le livre Genesis, fruit de huit ans d’expéditions dans le monde. Il aurait pu s’appeler Renaissance, Résilience ou Espérance. Sebastião Salgado délaisse un peu les courtes focales et recourt davantage au téléobjectif. Il prend un peu de distance, il s’envole en ballon, il navigue en kayak, il glisse en traîneaux et photographie d’abord la nature, mais encore et toujours les Hommes jusqu’aux horizons lointains là où les vents font demi-tour. Mais cette fois-ci, les Hommes sont en paix, le temps paraît suspendu, la nature est en sursis. Sebastião Salgado se fait […]

[Photo 009 – les goélands ]

photographe animalier,

[Photo 010 – la pose Gauguin ]

photographe portraitiste,

[Photo 011 – dunes]

photographe conceptuel,

[Photo 012 – Iceberg Antarctique 2005 ]

et paysagiste, non ce n’est pas un château Cathare surmontant une falaise de craie, mais un iceberg perdu dans l’Antarctique. Admirez la richesse des gris allant du noir au blanc dans la mer, et du blanc au noir dans la neige.

Vous êtes tout à la fois un photographe, un reporter, un aventurier, un artiste, mais également un fin technicien,M. Salgado.

Dans Sahel, les hommes séchaient sous le soleil, dans Genesis, les icebergs fondent. Avec tout son talent, Sebastião Salgado continue encore et toujours à nous alerter.

Vous êtes un lanceur d’alerte. M. Salgado.

Émigré brésilien en France, vous êtes resté un émigré toute votre vie. Vous êtes devenu un Terrien, un citoyen d’une terre sans frontières, l’homme d’une seule civilisation sans races, où vous vous trouvez en parfaite symbiose avec la nature. Ces photos nous ont révélé une part de l’homme et trois périodes cruciales à nos yeux.

La première est celle de l’indignation et de la révolte face à un monde en mutation, où vous témoignez de la souffrance des gens causée par la sécheresse, la guerre, l’industrialisation, …

La deuxième est celle où le sujet pénètre le photographe au point de le meurtrir profondément, les violences des génocides au Rwanda et dans les Balkans viennent à bout de ce que vous pouvez endurer semble-t-il. Votre engagement est tellement profond qu’il est courage, sacrifice, douleur, il blesse votre âme.

La dernière est celle d’une certaine folie… ? Car, oui, seul un fou peut espérer développer un éco-système viable en plantant 2 millions d’arbres de 300 espèces différentes sur une terre devenue complètement aride, la terre de ses parents. Oui, il était fou, mais il ignorait que c’était impossible. Et puis comme toujours, Lelia était là. Alors le miracle eut lieu et l’on réalisa qu’il n’était pas fou. De cette initiative est née également l’Institut Terra, composé de pépinières, d’un centre de formation et même d’un centre de recherche.

Vous êtes donc un doux rêveur, mais avant tout un visionnaire M. Salgado.

Lelia, son épouse, est tellement discrète, qu’il m’est difficile de dresser son portrait et pourtant elle est bien derrière chaque photo. On lit derrière chacun des témoignages de Sebastião Salgado un amour et une reconnaissance infinie pour son aide, son inspiration et son amour.

M. Salgado, nous vous remettrons tantôt un diplôme de papier, mais, soyez rassuré, Mme Lelia Wanick-Salgado recevra également un doctorat honoris causa, celui du cœur, le plus beau assurément.

Mais toi Anne, qu’est qui te touche dans le travail de Sebastião Salgado ?

En fait, votre travail, Monsieur Salgado, m’intéresse depuis longtemps, d’abord en tant qu’historienne des images. Cela fait une dizaine d’années qu’avec des collègues, nous avons créé un groupe de recherche « Histoire, sons et images ». L’HiSI, c’est son nom, part du constat qu’on ne peut pas écrire l’histoire du XXe siècle sans intégrer dans nos sources les caricatures, les photographies, les films, les émissions de radio et de télévision… Autant de documents qui ont capturé et visibilisé des événements mais qui ont aussi donné forme à ce siècle, puisqu’ils ont servi l’expression de régimes autoritaires, de relations personnelles, de logiques de surveillance, de modes vestimentaires ou de mouvements culturels et politiques. Votre œuvre monumentale ne peut que retenir notre attention… parce qu’elle témoigne de pans majeurs de l’histoire mais surtout parce qu’elle met au jour les tensions inhérentes au photojournalisme, depuis son apparition dans l’entre-deux-guerres. Aux confins du reportage et de l’art, les photojournalistes combinent la volonté de porter le regard sur des drames et des populations oubliés, la farouche défense de leur indépendance vis-à-vis de la frénésie journalistique et la recherche d’une esthétique ou d’une dramaturgie qui élève leurs images aux cimaises des musées. Un travail de funambule, en somme, entre logiques de communication, prise de position militante et liberté artistique. Votre travail est une étincelante démonstration de ce délicat exercice. Vos images puisent leur force certes dans les scènes et visages rencontrés mais aussi dans l’acuité du regard et le souci formel que vous leur portez. La photographie est à la fois un document qui, comme une décalcomanie, adhère au réel mais est aussi un témoignage éminemment individuel. En ce sens, elle peut même être rapprochée des sciences humaines qui visent, elles aussi, à porter un regard pénétrant et sagace sur un objet vivant, pour le saisir sans le trahir. Et quand une image est publiée à large échelle, elle a, le pouvoir de nourrir et d’ouvrir les imaginaires collectifs.

La co-construction des images, l’épistémologie des sciences sociales, la mémoire visuelle… c’est bien beau, tout ça… C’est le genre de notion qui m’emballe sincèrement, que j’aime discuter avec mes étudiants, avec mes collègues ; Cependant, il faut s’y résoudre : votre œuvre nous touche bien plus profondément qu’au seul niveau intellectuel. Scruter les détails d’une foule de morses sur la plage ou de la fabrication manuelle et minutieuse du tabac, apprécier les échelles de gris qui donnent une fabuleuse intensité et une incroyable vibration à vos ciels et paysages, percevoir la fatigue extrême d’un mineur à la vue de son dos perclus, croiser le regard sans peur et à jamais mystérieux d’enfants de l’exode, suivre vos indications pour retenir à tout jamais, l’abandon confiant de l’enfant dans les bras de sa mère, au milieu du chaos de la guerre… Quels que soient notre profil, notre histoire personnelle, notre formation disciplinaire, vos photographies élargissent notre expérience du monde, nous mettent en présence de frères et sœurs humains. Personnellement, en tout cas, ces face-à-face me retirent lunettes et armure scientifiques et me touchent en plein cœur. Que dire alors de l’émotion ressentie quand la chance, incroyable, nous est donnée de vous rencontrer. Aujourd’hui encore, je vibre de croiser votre regard qui a vu tant de beauté et d’ignominie ; comme si par réfraction je pouvais y relire, en clair-obscur, les traces de vos explorations. Peut-on seulement expliquer une émotion ? J’y ai réfléchi, je pense pouvoir esquisser une hypothèse. Quand je regarde vos photographies, quand je vous écoute, je suis touchée par la densité de vos images et de vos mots. Cela s’apparente-t-il au dispositif photographique qui, en une fraction de seconde, révèle des réalités pourtant complexes comme des tensions géopolitiques, de processus d’érosion, de longues transhumances… Le haut degré de finition formelle et de concentration de sens ne dote-t-il pas votre œuvre des vertus et de la puissance d’une seule goutte d’huile essentielle ? Vous exprimez, en fait, si simplement cette idée de quintessence et d’entière présence quand vous écoutez intensément votre interlocuteur ou quand vous dites, candide, « je photographie de tout mon cœur ». Un tel engagement nous désarme et nous inspire…

Et toi Vincent qu’en penses tu ?

[transition à Vincent]

Et bien ma chère Anne, depuis son adolescence, Sebastião Salgado est habité par la détermination sans faille de vouloir transformer le monde, de dénoncer la détresse de ces millions de personnes en errance et la perdition des écosystèmes.

Grâce à ses photos, ces personnes n’étaient plus des anonymes perdus dans le désert, dans les mines, dans les champs ou dans les industries, mais elles avaient un visage, parfois même un sourire, elles existaient aux yeux du monde entier et étaient même devenues immortelles, grâce à son abnégation, grâce à son engagement !

Au-delà du témoignage, il est passé à l’action, il a transformé de manière drastique des régions désertiques en écosystèmes luxuriants et viables, mieux, cela est devenu un modèle, une inspiration, bref un espoir avec un grand (E).

Tout cela entre en résonance avec une valeur qui nous habite ici, à l’Université de Namur, la Cura Personalis, le souci de la personne, de chaque personne. En vous remettant ces insignes, M. Salgado, par décence, je pense que nous devons également nous montrer à la hauteur de vos engagements. Que cette soirée soit donc aussi une invitation à nous interroger sur nos engagements, à titre individuel ou comme institution.

[Transition à Anne]

Pour toutes ces raisons, Monsieur le Recteur, Cher Naji, nous avons l’honneur de vous demander d’accorder à M. Sebastião Salgado le grade et les insignes de Docteur Honoris Causa, de l’Université de Namur.

Discours d’hommage à Sebastião Salgado lors de la remise des insignes de Docteur Honoris Causa de l’Université de Namur, 6 mai 2021

Anne Roekens & Vincent Englebert.

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